62% des salariés se disent affectés par des risques psychosociaux

Vous croisez dans votre équipe un collaborateur qui n’ose plus prendre la parole en réunion, un autre qui enchaîne les arrêts courts, un troisième qui répond aux mails à 23 heures. Chacun de ces signaux peut sembler isolé. Mis bout à bout, ils forment un tableau que les chiffres corroborent : en mars 2023, une enquête de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) a révélé que 62% des salariés se disent affectés par des risques psychosociaux au travail.
Concrètement, que recouvre cette notion ? Les risques psychosociaux (RPS) regroupent les situations de travail qui abîment la santé mentale, physique et sociale :
- le stress chronique, quand les exigences durent plus longtemps que les ressources pour y répondre ;
- le harcèlement, moral ou sexuel et les violences internes ou externes ;
- l’épuisement professionnel, qui survient après une période de tension prolongée ;
- les conflits de valeurs, lorsque l’on doit faire un travail que l’on juge mal fait ou contraire à ses principes.
Pourquoi ce chiffre doit-il interpeller une direction RH ? D’abord parce qu’il dépasse largement la notion de « cas isolés »: si près de deux salariés sur trois se déclarent touchés, on ne parle plus de fragilités individuelles, mais d’un phénomène qui traverse les équipes. Ensuite parce que l’obligation de l’employeur en matière de santé et de sécurité inclut la santé mentale, ce que rappellent les textes accessibles sur Légifrance. Enfin parce que ces situations coûtent cher en absences, en turnover et en qualité de travail.
Le piège, à mon sens, c’est de lire ce 62% comme un simple indicateur de ressenti. C’est un signal d’alerte sur l’organisation et il mérite d’être traité comme tel, avec un diagnostic sérieux plutôt qu’une réaction à chaud.
La santé mentale au travail progresse de 15% depuis 2019
Le phénomène ne se limite pas à la France. En juin 2022, l’Organisation internationale du travail (OIT) a publié un rapport sur l’augmentation des problèmes de santé mentale dans le monde du travail, signalant une hausse de 15% des cas depuis 2019. La dégradation s’est donc installée en quelques années.
Les analyses pointent plusieurs facteurs d’accélération. Vous en reconnaîtrez sans doute certains dans votre structure :
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- Le télétravail mal cadré: isolement, perte des repères collectifs, frontière floue entre vie privée et vie professionnelle.
- L’hyperconnexion: messagerie, visioconférences enchaînées, sollicitations en continu qui fragmentent la concentration et empêchent la récupération.
- La pression sur les objectifs: indicateurs de performance resserrés, délais raccourcis, sentiment de ne jamais en faire assez.
- L’incertitude: réorganisations répétées, manque de visibilité sur les rôles et sur l’avenir du poste.
Les conséquences pour l’entreprise sont mesurables. L’absentéisme augmente, avec des arrêts souvent plus longs lorsque la cause est psychique. La productivité baisse bien avant l’arrêt de travail, par ce que l’on appelle le présentéisme : le salarié est là, mais à demi efficace. S’y ajoutent les départs, le coût du recrutement et la perte de savoir-faire.
Concrètement, attendre que les arrêts se multiplient, c’est déjà agir trop tard. Les signaux faibles (baisse d’engagement, tensions entre collègues, erreurs inhabituelles) méritent d’être suivis comme on suit une trésorerie : régulièrement et avant que la situation ne devienne critique.
Quelle méthode choisir pour évaluer les risques psychosociaux ?

Un diagnostic chiffré aide à décider, à condition d’être fait sur votre propre entreprise. Face à un 62% de salariés concernés au niveau national, la vraie question pour vous est : quelle est la situation chez nous, précisément ? Voici les principaux outils, avec des repères indicatifs à adapter à votre contexte. Les coûts et délais varient selon le prestataire et la taille de l’entreprise.
| Méthode | Coût indicatif | Délai de mise en œuvre | Fiabilité | Facilité d’usage |
|---|---|---|---|---|
| Questionnaire anonyme | Faible à modéré | 2 à 6 semaines | Bonne si le taux de réponse est élevé | Simple en PME comme en grand groupe |
| Entretiens individuels | Modéré (temps de travail mobilisé) | 1 à 3 mois | Riche en détails, moins comparable | Réaliste en PME, lourd en grand groupe |
| Groupes d’expression | Modéré | 1 à 2 mois | Bonne pour faire émerger les causes | Demande un animateur neutre |
| Baromètre social | Modéré à élevé | Mise en place longue, puis suivi régulier | Très bonne pour suivre l’évolution | Plutôt adapté aux grandes structures |
| Audit externe | Élevé | 2 à 6 mois | Élevée, regard indépendant | Peu de charge interne, budget à prévoir |
Et le lien avec le 62%? Un questionnaire anonyme permet de savoir si votre entreprise se situe au-dessus ou en dessous de cette moyenne et sur quels sujets précis (charge, reconnaissance, management). Les entretiens et groupes d’expression expliquent ensuite le pourquoi derrière les chiffres. Pour une PME, la combinaison questionnaire puis groupes d’expression est souvent le meilleur rapport utilité-coût. Un grand groupe gagnera à installer un baromètre récurrent, complété par un audit externe en cas de situation tendue.
Prévenir plutôt que réparer : l’astuce du diagnostic partagé
Un diagnostic monté seul par la direction convainc rarement les équipes. Ce qui marche le mieux, c’est le diagnostic partagé : les salariés participent, au lieu de servir de simples sujets d’étude.
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Mode d’emploi du diagnostic partagé
- Impliquez les représentants du personnel dès le départ: associez-les au choix de la méthode, au contenu du questionnaire et à la restitution. Leur présence renforce la crédibilité de la démarche.
- Appuyez-vous sur les 62% concernés pour prioriser: plutôt que de lancer dix chantiers à la fois, retenez les deux ou trois sujets qui reviennent le plus dans les réponses.
- Garantissez la confidentialité: seuil minimal de réponses avant de publier des résultats par équipe, aucun accès de la hiérarchie directe aux réponses individuelles, prestataire externe si le climat est tendu.
- Communiquez avant, pendant et après: expliquez l’objectif, partagez les résultats globaux, annoncez les actions retenues avec un calendrier.
- Mesurez six mois plus tard: refaites les mêmes questions pour comparer. Sans cette mesure, impossible de savoir si les actions ont eu un effet.
Attention : ne lancez jamais une enquête sans être prêt à agir. Un questionnaire resté sans suite abîme la confiance plus sûrement que l’absence de questionnaire.
Faut-il former les managers avant de toucher à l’organisation du travail ?
La question revient souvent en comité de direction. Face à la hausse de 15% des cas signalée par l’OIT, la tentation est de commencer par ce qui paraît le plus rapide : un module de formation pour les managers. C’est utile, mais pas suffisant. Former un manager à repérer les signaux d’alerte et à mener un entretien difficile améliore le quotidien. En revanche, lui demander de « gérer le stress » de son équipe alors que la charge de travail reste inchangée revient à lui confier une mission impossible.
Les réponses purement individuelles (ateliers de gestion du stress, résilience, méditation) soignent les symptômes sans toucher aux causes organisationnelles : charge, délais, manque d’autonomie, reconnaissance insuffisante. Elles peuvent accompagner une démarche, jamais la remplacer.
Quelques questions fréquentes :
La formation des managers est-elle prioritaire ?
Elle est complémentaire, pas prioritaire. Menez-la en parallèle d’un diagnostic, pour que les managers disposent d’outils concrets sur les sujets réellement identifiés dans votre structure.
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Combien cela coûte-t-il ?
Le budget dépend du format (intra ou inter-entreprise, durée, nombre de participants). Renseignez-vous auprès de votre OPCO, qui peut prendre en charge une partie des frais selon votre situation.
En combien de temps voit-on un effet ?
Sur les pratiques managériales (écoute, repérage, qualité des échanges), des changements apparaissent en quelques mois. Sur les indicateurs globaux comme l’absentéisme, comptez plutôt un an, à condition que l’organisation évolue en parallèle.
Les risques psychosociaux relèvent d’abord de l’organisation du travail, pas de la fragilité des salariés
Je le dis franchement : face à 62% de salariés touchés et à une hausse de 15% depuis 2019, il est intenable de chercher la cause principale chez les individus. Quand une proportion aussi massive d’une population se déclare affectée, le facteur commun est l’environnement de travail. Charge excessive, manque d’autonomie, reconnaissance insuffisante, management défaillant ou absent : ce sont des leviers que la direction contrôle.
Les dispositifs d’accompagnement psychologique (numéro vert, cellule d’écoute, consultations) ont leur place, notamment pour les situations de crise. Mais s’ils constituent la seule réponse, ils produisent un effet pervers : on aide la personne à tenir dans une situation que l’on refuse de changer. Le salarié repart épuisé, soutenu certes, mais dans le même cadre.
Si vous dirigez une entreprise ou une équipe, voici ce que je recommande : commencez par regarder les conditions de travail avant de regarder les personnes. Interrogez la charge réelle, les marges de manœuvre laissées à chacun, la façon dont le travail bien fait est reconnu, la clarté des priorités. Ces ajustements coûtent souvent moins cher qu’une vague d’arrêts maladie et de démissions. Ils protègent aussi la performance sur la durée. Seule une action sur les causes tient dans la durée.
Cet article fait partie de notre dossier complet : Risques professionnels : anticiper et gérer en entreprise.
